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HISTOIRE

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Premier épisode - Épisode précédent

Hommes de Loi -08

Manuel

Samuel et moi avons déjeuné séparément. Je devais impérativement voir le substitut sans lui, pour lui faire un point sur la situation. Il paraissait rassuré, encore une fois touché par les discriminations dont pourraient faire l’objet certaines minorités. Bauer a décidément une manière très particulière d’aborder ces sujets avec moi. Quoi qu’il en soit, c’est un atout précieux pour l’avenir. Même si, pour l’instant, je n’ai eu aucun problème avec les brigades.

J’ai enfin récupéré un bureau, au quatrième étage, juste en face de celui du commissaire. Je me souviens que ce bureau était inoccupé lors de mon passage. Il servait d’archive et de réserve si mes souvenirs sont exacts. Loin de cette image poussiéreuse, la pièce est désormais exposée plein Sud, le soleil vient donc illuminer mon bureau, la table ronde à côté ainsi que le second bureau, placé ici «au cas où un de vos collègues devrait rester avec vous». Ce n’est pas ridicule, loin de là.

Je suis perdu dans mes pensées, à regarder par la fenêtre. Les mains dans les poches de ce jean trop serré, je me demande exactement ce que l’avenir va me réserver ici. Je sens, à l’intérieur de ma veste de costume, vibrer mon portable, mais l’envie de répondre ne vient pas. Après deux appels volontairement délaissés, j’entends quelques légers coups sur ma porte. Non pas avec la main, mais avec les ongles, comme s’il ne s’agissait pas de me déranger.

Sans quitter des yeux le parc du Palais de Justice, je murmure un entrez à peine perceptible. Suffisamment, du moins, pour les jeunes oreilles de Samuel qui, chuchotant presque, me demande : «Je te dérange, Julien ? ». Il ne le voit pas, mais j’esquisse un large sourire en entendant sa voix. Elle est encore juvénile, et en cela est plaisante.

«Je t’en prie, Samuel, dis-moi, lui proposai-je en ayant tout de même peu envie de perdre le contact visuel avec l’extérieur.

- Je voulais te remercier et m’excuser, dit-il avec une voix très fluette.
- Je ne vois pas pourquoi, ni pour l’un ni pour l’autre ? demandai-je en tournant sur mon fauteuil pour l’observer se tenir droit mais stressé.
- Te remercier de m’avoir fait confiance. Tu es directement venu me parler de tes doutes quant au couple Thomas, alors que tu aurais pu faire cavalier seul. En discutant avec le procureur et le commissaire, j’ai compris que ce n’était pas ton habitude. Et cela m’a beaucoup…
- Je l’ai fait, Samuel, parce que j’avais confiance en toi, l’interrompai-je.
- Justement, Julien. Rien ne le justifiait, et ne le justifie d’ailleurs.
- Si ce n’est que tu m’aies sauvé la vie sur les marches, peut-être ?
- C’était mon devoir, simplement.
- Tu sais que non, on en a déjà parlé.
- Je voudrais aussi m’excuser, donc. J’ai eu une remarque déplacée, à propos de ton hôtel. Après tout, ça ne me regarde pas. Si tu as accepté cette chambre dans l’attente de ton logement définitif, c’est que tu dois avoir tes raisons. Je n’ai pas à interférer dans ta vie privée, surtout qu’au moins tu peux recevoir».

Les derniers mots de mon coéquipier me perturbent. Ma vie privée est inexistante, et la seule personne que je voudrais recevoir, c’est lui. Je n’ai pas le temps de penser à une quelconque réponse que mon téléphone fixe sonne. Je suis bien obligé de répondre. Il s’avère que j’ai eu raison. L’hôpital qui a accueilli notre agresseur voulait m’informer qu’il était réveillé et qu’il était désormais possible de l’interroger.

En proposant à Samuel de venir avec moi pour son premier interrogatoire, j’ai remarqué sur son visage une sorte de tic, sa lèvre supérieure tressautant. Il faut dire que je n’ai pas répondu à ses quelques phrases. Nous n’avons pas le temps maintenant, il faut partir. Le trajet est plutôt silencieux, Samuel relisant ses notes pour être performant pendant l’interrogatoire. Décidément, pour un jeune lieutenant, il a déjà des réflexes de gradés. Il montera vite, j’en suis sûr.

L’hôpital est un réel dédale au sein duquel le personnel de soins ne parvient pas à nous guider. L’espace sécurisé, consacré aux détenus ou aux suspects, est si bien camouflé que peu de personnes y ont accès, voire connaissent son existence. Après quelques pérégrinations, nous parvenons à la chambre.

Notre client, de son prénom Lukas, était surveillé de près par deux gardiens de la paix. Deux jeunes. Je ne me suis évidemment pas focalisé sur eux trop longtemps par peur qu’ils ne le remarquent, mais leur visage fin les rendait attirants. En croisant le regard de Samuel, je me souviens immédiatement que le seul des jeunes hommes séduisants dans l’hôpital partageait cette enquête avec moi.

L’entretien est extrêmement rapide. Lukas reconnaît tous les torts. Pour un mec capable de tirer en l’air et de menacer deux policiers, je le trouve bien rapide à passer aux aveux. La location de l’appartement courrait depuis trois semaines, tandis que l’arme et la grenade en sa possession lui venaient de son grand-père, qui les gardait dans sa collection. Il venait de les soutirer à celui-ci le jour même. Il pensait que nous étions un des cleptomanes qui lui avait dérobé un de ses appareils photo, d’où son agressivité.

Ce ne sera pas une circonstance atténuante, au contraire. Rien ne me rend cet individu sympathique. Sans doute parce qu’il a menacé Samuel. D’ailleurs, ce dernier semble ne pas être mal à l’aise face à son ancien agresseur. Je suis fier de lui. Les excuses de Lukas pour cette agression n’améliorent pas la situation pour autant.

Quant au harcèlement envers les Thomas, il tente de nous jouer la jolie scène de l’amant trompé, pleine d’amour tragique et de jalousie. Je ne sais pas s’il a été conseillé par un avocat, mais la carte de l’amour passionnel pourrait faire réfléchir le juge. Je vais devoir blinder mon rapport, et ce notamment grâce à la plainte et aux témoignages du couple. C’est Lukas lui-même qui vient d’ajouter un chef d’inculpation à son dossier, nous confiant que la griffure de Marc résulte de sa volonté de l’emmener de force dans sa voiture. Chez nous, ça s’appelle une tentative d’enlèvement. Avant cela, Lukas avait envoyé son pied dans le visage de Favian, tel que l’avait deviné le pharmacien, après l’avoir lâchement fait tomber par terre. Bref, cette agression semblait tout de même préparée, et il ne pourra pas plaider le coup de sang en ayant croisé «au hasard» son ex alors qu’il l’espionnait depuis des semaines.

Quant aux photos et vidéos, il nous confie que c’était «pour un usage personnel», comme s’il parlait du cannabis retrouvé dans la chambre de l’appartement. Il ne cherchait pas à les revendre à des sites internet pornographiques peu scrupuleux ou à des journalistes qui l’auraient encore moins été. Cette confidence ne jouera pas en sa faveur, l’appât du gain aurait pu exclure sa perversité.

Samuel m’avoue sur le chemin retour – tout aussi compliqué que pour atteindre la chambre – que ce personnage le laisse perplexe, voire inquiet. Je ne sais pas si j’ai bien fait de lui répondre que ce type de monomaniaques était très fréquent, mais j’étais honnête. Toujours est-il qu’il a eu un sourire sincère quand je lui ai dit que j’en étais peut-être un moi aussi :

«D’ailleurs, je te propose que le monomaniaque te ramène chez toi, tu n’as pas ta voiture.

- J’accepte volontiers Julien, je n’ai pas envie de rentrer en bus.
(…)

- Je peux me garer ici ? demandai-je.
- Oui, vas-y, c’est ma maison ici.
- Je ne m’attendais pas à ça ! J’espère que mon logement de fonction sera aussi typique. J’adore.
- Je te ferai visiter une prochaine fois, je te le garantis. Je t’avoue avoir envie de me doucher et de dormir après cette journée…
- Il faut dire que ça a été un peu éprouvant pour toi de revoir celui qui t’a fait face.
– Un peu, me confie-t-il en baissant les yeux.
- Je suis là, n’oublie pas, tu m’appelles quand tu veux et je viens si tu ne te sens pas bien, essayai-je de le réconforter en passant ma main sur son épaule.
- Merci, Julien, tu es gentil. Toi aussi», m’annonce-t-il en posant sa main sur ma jambe rapidement, puis en quittant la voiture.

Je suis rentré à mon hôtel en quelques minutes, nous habitons finalement dans le même quartier. À peine la porte de ma chambre claquée que je balance mon corps sur le lit. Un à un je retire mes vêtements, la chaleur de cette pièce étant insupportable. Je pense à Samuel. «Il n’a pas oublié ma phrase de ce matin…», me dis-je tout en avalant d’une traite un whisky.

Quelle erreur ! Mon esprit part quasiment aussitôt ailleurs. Je sens que vient m’entourer Morphée. Littéralement. Non pas le sommeil. Comme si un homme venait progressivement me rejoindre. Mon corps est brûlant, s’accordant à la température de la pièce. Et semble s’ajouter une main, qui ne me frôle pas, mais dont je ressens la chaleur malgré tout. Elle parcourt mon corps, de mon cou à mes cuisses, de ma joue à mes bras.

Face à cet homme qui a violé l’intimité de cette chambre d’hôtel, je ne résiste pas, je saisis cette main pour la coller contre mon corps. Ses ongles viennent griffer ma peau délicate, laissant des traces quasi sanglantes sur mon torse. Je ressens sa deuxième main qui vient de saisir violemment mes deux attributs, tandis que mon sexe ne cesse de palpiter contre mon bas-ventre.

En tirant sur la main pour que ses doigts viennent à la rencontre de ma langue, ne suit pas de bras. Comme si l’absence de lumière ne me permettait pas de percevoir le reste du corps de cet amant que je ne connaissais pas. Une musique répétitive entre alors dans mon cerveau, trois notes se répétant sans cesse au piano, accompagné par un violon sublime.

Concentré sur la musique, je me rends compte que les à-coups donnés sur ma verge désormais épaissie suivent le rythme de la musique. Ils sont extrêmement doux et lents, ce qui ne fait qu’accentuer mon désir et mon plaisir. Je n’aime pas la vitesse dans le sexe, j’aime cette décélérité, si ce mot veut dire quelque chose. En tout cas, là, maintenant, il a un sens.

Alors que mon bassin semble incontrôlable, allant tantôt à gauche, tantôt à droite, je perçois une masse qui se pose sur moi. Mon inconnu amant viendrait-il de se mettre à cheval sur moi ? Oui, c’est bien ça. Je sens, sous un tissu de jean épais, deux masses fermes, que je suppose appétissantes. Dès que j’essaie de remonter mes mains si bien placées, cet insaisissable corps tente de m’échapper. Une, deux, trois fois. Je comprends bien que je ne dois pas tenter d’atteindre son torse, demeurant inexploré.

Être ainsi plongé dans le mystère me plait. J’aimerais partager l’inconnu avec mon whisky, à moins que ce ne soit l’inverse. Ses doigts humidifiés par ma langue sont sur mon cou, comme s’il avait su que j’appréciais d’être ainsi touché. Son autre main semble pressée d’en finir, accompagnant les mouvements de son fessier ainsi que ceux de mon bassin de la pression contre mon membre.

Dans un sentiment d’extase intense, que je n’avais pas connu depuis des mois, je ressens chaque jet me parcourir, comme si la jouissance qui m’habitait venait du plus profond de mes entrailles. Il est grand temps pour moi d’ouvrir les yeux et de découvrir l’identité de cet expert. J’espère inconsciemment que ce corps sera doré, coloré comme l’alcool que j’ai avalé.

L’horloge de mon portable affiche 4 h 32. Il était 23 heures lorsque je m’étais allongé. Personne n’est installé avec moi. J’ai dû m’endormir, ce qui a déplu à mon amant. Pourtant, en menant ma main proche de mes yeux, je vois qu’elle est humide, comme si on l’avait mise en bouche. Mon jean est à côté de moi, immaculément tâché sur les poches arrière. Je n’ai aucune trace de griffures, que j’avais pourtant bien ressenties… Un ectoplasme habitant mon jean pour lui donner des formes me semble l’hypothèse la plus probable, les autres explications m’inquiétant bien trop sur mon état mental.

04:33 désormais. Deux notifications sont inscrites sur l’écran de mon portable.

SMS. Samuel Vaughan : Désolé pour ce soir Julien, je t’offre un verre chez moi une autre fois, j’étais bien trop fatigué. Bonne nuit Commandant ! :)

Grindr. Nouveau message.

«Un profil vide est mystérieux. Un profil rempli enlève tout espoir. Voilà pour ta question. J’en ai une aussi. Comment peux-tu être à 0 mètre sans pourtant que tu ne sois, du moins je crois, dans mon lit ?»

JulienW

jw04@gmx.fr

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