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Hommes de Loi -01

Redécouverte

Des années que je n’avais pas mis les pieds dans ce bâtiment. J’y ai tout appris, tout compris, tout perdu aussi. Le temps était passé et tout cela me convenait parfaitement. Après tout, qui a envie de revenir là où tout a commencé ? D’autant plus maintenant que c’est à cause de ce foutu métier que tout va de travers. Il a fallu qu’il fasse l’erreur du siècle, me forçant à revenir ici. Je ne lui pardonnerai jamais. Et pourtant, il faudra bien un jour que je me décide à aller le voir.

Je ne suis plus le simple débutant, comme avant. Mais revenir ici me rappelle tous les souvenirs de mes débuts. Comme il y a six ans, sur ces mêmes marches, la peur de rentrer. Est-ce que tout a changé ? Vais-je croiser des anciens collègues, qui m’ont vu me faire muter sans sourciller, voire avec plaisir ? Rien que cette idée me donne des vertiges, je manque de tomber. Ils m’ont fait connaître l’enfer, et personne n’a rien dit, ni les collègues ni la hiérarchie. Vraiment, je ne lui pardonnerai jamais de m’avoir fait revenir ici.

Toutes ces pensées m’ont engourdi, entre la colère, la mélancolie, la haine, et peut-être aussi la peur après tout. Tout se mélange dans ma tête, entre ce que j’ai vécu ici, et surtout tout ce qu’il s’est passé il y a deux mois. Tout est entaché, souillé. Ma vie est empoisonnée depuis juin. Et mon chef n’a rien trouvé de mieux que de m’envoyer en vacances pour l’été. Comme si cela pouvait suffire. Décidément, ils n’ont rien compris. Ils ne comprennent rien de ce que j’ai vécu. Ils étaient compatissants, à me faire des regards abattus. Mais rien ne les a empêchés de me renvoyer ici.

Hôtel de Police. Je regarde ma montre rapidement, voilà déjà une heure que je suis devant ce bâtiment. Il n’a plus rien à voir avec celui de mes souvenirs. Ils l’ont modernisé, rénové, rendu plus chaleureux. Peut-être que ce vernis de nouveauté me permettra d’estomper les mauvais souvenirs. Je n’en suis pas sûr. Le disque rayé qui me sert de cerveau tourne en boucle, et plus je réfléchis, plus j’ai mal. Un mal de tête ignoble, comme si un couteau avançait peu à peu dans mon crâne. Non, pas un couteau. Une balle.

La douleur devient terrible, j’entends des coups de feu. Mais je ne vois rien, je suis aveuglé par une lumière blanche qui vient du bâtiment. Ou plutôt du parking. Non, du ciel. De partout. Des coups de feu, encore. Mais aucune blessure, aucune balle ne me traverse. Juste cette lumière terrifiante et cette douleur dans la tête. Mon tour est venu, c’est terminé.

Je me sens tomber, mais peu importe, tout revient. Les coups de feu ont cessé, la lumière s’est éteinte. Je suis toujours sur les marches de l’Hôtel de Police. Mais allongé sur le côté, avec ma main tendue, qui serre une autre main. Ou plutôt est-ce la sienne qui me serre. Très fort. Trop fort. Elle me fait mal. Ou plutôt il me fait mal. En ouvrant légèrement les yeux, je perçois bien que c’est un homme. Ses cheveux sont un peu longs mais c’est bien un homme.

J’ai envie de lui gueuler dessus, de lui dire de me lâcher, de me laisser me remettre debout. Je n’y parviens pas, faible comme si j’avais été drogué. Petit à petit, en reprenant mes esprits, je comprends qu’encore une fois ma tête m’a joué des tours. Un jour, ça arrivera en conduisant ou dans ma douche, et je finirai broyé ou noyé. Je verrai bien.

« Monsieur ! Monsieur ! Revenez avec moi ! ».

Je ne suis pas parti, c’est bon, qu’il me lâche. Je ne sais pas qui est ce mec, mais déjà il m’agace.

« Vous m’entendez ? Serrez ma main si vous m’entendez ! »

Tu veux que je te serre la main ? Tu vas voir. D’un bond, je me sers de lui comme appui pour me lever, et me voici debout en une seconde, sa tête se retrouvant au niveau de ma ceinture. Euphorique, je ne résiste pas à un petit sourire narquois. Je vois bien qu’il ne comprend rien. A la fois il a l’air réjoui que je sois sur pied, à la fois il a l’air dépassé par ce qu’il vient de se passer.

« Je … Vous êtes là depuis longtemps ?, me demande-t-il surpris.

Honnêtement, je l’ignore. Et vous ?
J’allais pour embaucher et je vous ai trouvé il y a dix minutes sur l’escalier, inconscient, la tête sur une marche et le reste du corps sur les deux suivantes. J’ai cru que vous aviez fait une attaque alors je vous ai fait un massage cardiaque et vous ai mis en position latérale de sécurité. C’est ce qu’on nous apprend à l’école de police. »

Là, il me fait peur. Je ne respirais plus ? C’est de pire en pire. Heureusement qu’il était là en fait… Et dire que je le trouvais agaçant, il m’a peut-être sauvé la vie. Encore un ?!

Voyant que je ne répondais pas, il reprend :

« Vous vous sentez mieux ? Ou vous voulez que j’appelle les pompiers ? »

Même si la vue de sapeurs-pompiers ne m’aurait pas déplu, c’est clair, hors de question de partir à l’hôpital.

C’est en voyant un petit sourire timide et surtout son visage rougi que je comprends soudainement avoir parlé à voix haute. Génial, je ne connais pas ce mec, il me récupère sur les escaliers, et voilà qu’il se prend dans la tête que je suis gay. Moi qui adore rester secret, c’est réussi.

« Je suis navré de ne pas avoir gardé cette remarque pour moi. Navré aussi de vous avoir embarrassé.

Vous pouvez me tutoyer, vous savez…, enchaîne-t-il toujours aussi timidement.
Alors toi aussi ! »

Une nouvelle fois, je ne l’écoute plus : j’en profite pour l’observer attentivement. Je détaille chaque coin de son corps. Il est blond, les cheveux mi-longs, légèrement bronzé, peut-être par un excès de soleil cet été. Il a même quelques coups de soleil. Des yeux verts qui vont bien avec ses cheveux. Son visage est bien fait, bien proportionné. Son nez est petit, ce qui rend sa bouche encore plus grande. Il n’est pas très musclé, mais on voit qu’il fait du sport. Il a encore des bras fins, de ce que sa veste laisse voir. Toujours assis sur la marche, impossible d’en voir davantage, il faudrait qu’il se lève. Mais son regard est charmeur. Très charmeur.

Il se lève enfin, tend une main vers moi, ce qui permet à sa veste de se soulever et de me faire remarquer qu’il est tout aussi bronzé en bas. Allez, je l’avoue, je le mate allègrement, et il a l’air d’avoir un postérieur tout à fait intéressant. Mais, c’est quoi ça ? Un holster ! Merde, c’est un flic… L’école de police, il me l’a dit tout à l’heure, évidemment…

« Je suis Samuel, me dit-il tout sourire.

Julien, merci Samuel. Désolé de ne pas l’avoir dit plus tôt mais merci. »

Je déteste dire merci. Mais là je dois avouer que je ne peux pas faire autrement. Il m’a sans doute tiré d’affaire. Surtout si le patron ou, pire, le proc’, passait par là.

« Oh, tu sais…, dit-il le sang irriguant de nouveau ses joues.

Je sais que beaucoup auraient cru que j’étais un SDF qui dormait sur les marches du commissariat. Toi t’es venu me voir. Comme quoi, il y a encore deux trois mecs biens ici…
Ici ? Comment ça ?
Dans cette foutue maison ! dis-je en pointant l’Hôtel de Police.
Je viens d’arriver perso, j’ai terminé l’école de police et c’est mon premier poste.
Dans ce cas je ne sais pas lequel de nous deux doit souhaiter la bienvenue à l’autre !
Hein ? Enfin, pourquoi ?
Commandant Daviau, pour te servir !
Samuel Vaughan, tout juste lieutenant. »

Il y a six ans j’étais à sa place, « tout juste lieutenant » moi aussi… Il va en voir des choses ici. Je ne sais pas dans quelle équipe il sera, mais je l’espère pas trop loin de moi. Pas de mal à jeter un œil au travail de ses collègues, et surtout d’intégrer les nouvelles recrues, n’est-ce pas !

« Dans quelle brigade es-tu Samuel ?

La BRDP, commandant !
Déjà tu arrêtes avec ton commandant, on se tutoie. Et puis moi les sigles, ça fait longtemps que je les ai oubliés !
La brigade de répression de la délinquance aux personnes, j’ai toujours voulu protéger les gens.
Original, tu dois recevoir pas mal de fantaisistes quand même.
Je ne sais pas, j’ai commencé hier, je vais chercher mon casier dans les vestiaires.
Ah ! On est les deux nouveaux alors.
Oui ! »

Il m’a sorti ce « oui » avec un sourire tellement amusé que, je l’avoue, il me fait fondre. Voilà bien longtemps que je n’ai pas rencontré quelqu’un comme lui. Malgré notre petite différence d’âge, il a réussi à m’apaiser. Peut-être que je souffre du syndrome de … euh … je ne sais jamais. Je ne suis pas tombé amoureux de mon sauveur, quand même pas. Mais il ne me laisse pas indifférent, c’est clair. Je déteste me sentir dépendant, surtout d’un inconnu. Mon cerveau ne doit pas être totalement irrigué. Ce doit être ça.

Il m’oblige à le suivre dans les vestiaires pour que je prenne un verre d’eau. Il n’a peut-être pas tort après tout, j’ai transpiré pendant mon malaise, j’ai besoin de boire. Il me fait passer par un chemin tortueux que je ne reconnais même pas. Je ne cherche pas à comprendre, je suis patiemment mon guide.

Par moment j’ai l’impression qu’il me prendrait presque la main pour que je ne me perde pas. Ou bien je suis juste encore comateux et je m’imagine des fantasmes. Ce doit être ça. Il faut dire que sa veste en cuir lui va merveilleusement bien. Je ne parviens pas à lâcher son buste des yeux. Je pourrais regarder plus bas pourtant, je suis sûr que j’y trouverais aussi d’aguicheuses formes qui, assurément, me plairaient. Non, ce sont ses cheveux et son dos. Un dos légèrement façonné par les exercices de l’école de police je pense.

On arrive enfin aux vestiaires, totalement différents de ceux que j’ai connus. Tant mieux, je n’aime vraiment pas quand tout se répète. Samuel me donne mon verre d’eau et va se changer. J’en profite pour me regarder dans la glace. J’ai l’impression d’avoir dix ans de plus, loin de mes 29 ans. Je suis mal rasé, mes cheveux bruns me vieillissent assurément aussi. Il faut que je les coupe. Sans compter cette espèce de ride qui apparaît sur mon front. Et cette chemise. Je dois vraiment en changer aussi. Si la Brigade Financière a accepté de me prendre, je ne dois pas non plus trop jouer avec les codes. Mon costume est mouillé, et ce bouton ouvert est de trop. Même si j’ai vu que Samuel y jetait un œil parfois. Je me demande s’il est gay lui aussi, ou si, vraiment, je fantasme sur des gestes qui n’existent même pas. C’est lui-même qui me sort de mes songes :

« Tu ne m’as pas dit Julien ! Dans quelle brigade es-tu ?

Brigade financière de la PJ ! D’où le costume imposé maintenant ! Je préférais les tenues plus décontractées que je mettais dans le Sud !
Il te va bien, ne t’en fais pas…, a-t-il tout juste chuchoté decrescendo.
J’ai entendu, et je te remercie ! » , ai-je ajouté avec un petit clin d’œil.

Soit il est extrêmement gentil, soit il m’envoie des signaux. Dans tous les cas, je vais garder un œil sur lui. Si les requins sont toujours là, il aura sans doute besoin que l’on le protège. Sans oublier les plaignants qui ne seront pas forcément les réelles victimes. Il ne faudrait pas qu’il se mette en danger au bout de quelques semaines en se mettant à dos les clans en interne et les réseaux en externe. Et peut-être que je pourrai garder plus qu’un œil après tout.

« C’est quand même top la brigade financière… J’adorerais y faire carrière aussi. Mais c’est un peu tôt… » me lance-t-il.

N’en dis pas davantage Samuel, la perche est saisie. Dans tous les cas, je lui dois un service. Au moins pour le remercier d’avoir été là tout à l’heure. Au mieux pour que l’on se rapproche un peu…

JulienW

jw04@gmx.fr

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