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HISTOIRE

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Premier épisode - Épisode précédent

Hommes de Loi -07

Avant

Samuel et moi nous regardons, il est vrai, quelque peu gênés. Du couple qui nous fait face, ni l’un ni l’autre n’a été particulièrement choqué par l’espionnage qui était commis en face de chez eux. Au contraire, même, à se demander s’ils ne recevaient pas la nouvelle comme le couronnement de leur exhibitionnisme. Je n’ai rien contre, à vrai dire. Je serais mal placé de faire tout commentaire, ayant sans doute été, malgré moi – vraiment ? J’ose encore ? –, leur second spectateur.

En revanche, ce qui me semble particulièrement surprenant, c’est le départ de notre deuxième hôte à la vue du visage de l’auteur même de cette intrusion. Son compagnon, lui, n’est pas aussi perplexe. Il observe nos deux mines déconfites, tout en jetant un œil, de temps à autre, en direction de la porte définitivement fermée de la chambre à coucher.

Samuel me regarde, cherchant sans doute une issue à cette scène qui paraît durer des heures. Je reprends donc, soudainement sous pression à cause de mon charmant coéquipier :

«Y aurait-il une explication en lien avec l’affaire ? demandai-je en montrant timidement de la main la fameuse porte.

- Tout à fait, Commandant. C’est très simple en réalité.»

Le visage de notre interlocuteur, qui jusqu’à présent semblait plutôt détendu, se crispe soudainement. Samuel, quant à lui, sans doute du fait du malaise, fait des allers-retours virtuels, dans sa tête, entre les différents coins de la pièce ; tout en regardant alternativement les fenêtres, la victime, la porte et moi. J’oserais presque dire qu’il passe le plus de temps à me regarder moi que ses autres cibles, mais je ne voudrais pas créer de jalousies. De jalousies ? Je déraille complètement. Ce garçon est en train de me rendre délirant.

«La personne que vous venez de nous montrer est l’ex de Marc.»

Revenons sur Terre. Deux informations pour le prix d’une ! Le prénom de celui qui n’était que le griffé ; et surtout, la bombe ! L’ex qui espionne le nouveau couple, je n’avais jamais encore croisé de tel pervers. Dangereux et pervers, il a le profil idéal pour terminer dans les cellules les plus noires de la prison. Samuel note, quasiment frénétiquement, chaque mot qui sort de la bouche de notre interlocuteur. Il le regarde pensif, parfois en acquiesçant, pendant que le compagnon de Marc nous raconte les déboires de ce dernier avec son ex.

Samuel soutient son regard. Il parvient à écrire sans regarder sa feuille. C’est alors que je sens en moi une chaleur que je n’avais pas ressentie depuis des années. Comme si un brasier venait de s’allumer au creux de mon estomac pour doucement se répandre dans le reste de mon torse, en passant évidemment par mon cœur. Je n’en reviens pas ! Je suis jaloux !

«Mais ce n’est pas tout, Lieutenant…».

Lieutenant ! Il ne s’adresse même plus à moi. J’ai envie de le finir. Je ne sais toujours pas d’où vient sa blessure au visage. Je me retiens de continuer à l’amocher, tant la colère s’empare de moi. Les mêmes veines, les mêmes fourmis dans les mains apparaissent que lors de ma dernière crise de rage. Je dois vraiment me calmer.

«C’est aussi lui qui nous a agressés, Marc et moi».

Je me sens soudainement idiot. Franchement, carrément, complètement idiot. Parce que j’aurais dû y penser. Et accessoirement parce que j’ai voulu continuer le travail de cette ordure. Ce n’est pas très malin. En revanche, c’est bien moi qui avais raison ! Ce ne sont pas des conjoints violents. D’ailleurs, en pensant au pharmacien, pourquoi ne pas avoir vu de médecin ? Pourquoi ne pas avoir porté plainte ? C’en est trop, je reprends la main :

«Monsieur, je suis navré d’apprendre ce délit. Pourquoi ne pas avoir été porter plainte ? Et surtout, pourquoi s’en tenir à une visite à un pharmacien, de surcroît si loin de chez vous ?

- Je peux vraiment vous expliquer Commandant. Tout s’explique.»

Samuel a un petit sourire en coin, probablement parce que mon ton était faussement empathique, et plutôt inquisiteur.

«Si mon collègue et moi avons failli laisser notre peau dans l’immeuble d’en face, c’est précisément parce que vous ne l’avez pas fait. Si vous aviez été voir un médecin, je ne vous aurais pas croisé dans la pharmacie proche de mon hôtel – et merde ! –, je ne me serais pas inquiété, tout comme le pharmacien, nous ne serions pas venus ici. Pire, si vous étiez venus au commissariat, nous aurions pu retrouver l’ex de votre compagnon avant qu’il ne menace mon collègue avec son arme et une grenade !»

Je sentais que je m’emportais. Contre lui ou contre moi ? Contre lui, parce qu’il avait indirectement mis la vie de Samuel en danger. Contre moi, évidemment, parce je viens de vendre la mèche. Samuel a-t-il remarqué que j’ai parlé de mon hôtel ? Je risque un regard rapide, pas assez pour avoir le temps d’être fusillé par les yeux verts de Samuel. Je vais me faire engueuler par… ah, oui… mon subordonné.

«Commandant, Lieutenant, je suis navré… Je vais chercher Marc.», ainsi disparaissant.

Non, ne me laissez pas avec Samuel ! pensai-je ironiquement. La sentence ne manque pas de tomber, une microseconde après. Je savais qu’il ne supporterait pas que je sois dans un hôtel miteux :

«Commandant Daviau, vous êtes à un hôtel, donc ?

- Pourquoi ce vouvoiement soudain, Samuel ? essayai-je de détourner son attention.
- Parce que je suis agacé que mon supérieur hiérarchique ait menti sur ses nuits. Tu dois être tellement mal là-bas. Et dire que nous étions devant hier. Je ne comprends pas.
- Ce n’est rien, c’est juste en attendant que mon logement de fonction soit prêt.
- Ils auraient pu te trouver mieux. Ou demander à un de chez nous de t’accueillir.
- Peu l’aurait fait, ricanai-je.
– Moi oui.
- Oui, parce que tu es gentil, dis-je en passant le dos de ma main sur sa joue. Et plus que gentil, tu es…
- Désolés de vous avoir fait attendre Messieurs, je reviens parmi vous.»

Qu’il aille au diable et reparte dans sa chambre, lui ! J’allais enfin oser dire à Samuel qu’il me plaisait. Ce n’est pas possible d’être aussi agaçant. Ils vont bien ensemble, décidément. Entre Marc, griffé par son ex lors d’une agression, qui m’empêche de parler à Samuel ; et son conjoint amoché au visage qui le dévorait des yeux…

«Favian vient de tout me raconter. Croyez bien que je suis navré. Je n’imaginais pas qu’une agression dans la rue, par une personne qu’hélas je connais particulièrement de surcroît, aurait pu causer autant de dégâts. Les risques que vous avez pris pour nous sont impressionnants, je ne sais comment vous remercier.

- En venant porter plainte pour coups et blessures. Qu’il aille dormir à l’ombre, affirmai-je, cassant.
- Favian allait, je crois, commencer à vous expliquer. Disons que nous avons une vie, je dirais, spéciale. Nos médecins sont à Montréal et New York, étant donné que nous y passons plusieurs jours par semaine, précise Marc. Ils respectent notre vie privée, précisément.
- Marc est le créateur de nombreuses collections de mode, partout dans le monde. Il lui est arrivé d’habiller les plus grands – et les plus grandes d’ailleurs ! – .
- Ainsi, il n’est pas rare que des professionnels, de santé par exemple, peu scrupuleux se fassent démarcher soit par des concurrents soit par des journalistes pour obtenir des informations qui pourraient compromettre les prochaines collections.
- Quant à porter plainte, c’était déposer nos noms sur la preuve de nos problèmes.»

Autant leur tirade dégoulinante d’amour, racontée à deux, m’agaçait, autant l’histoire en elle-même, paradoxalement, me touchait. Je comprends mieux que Marc ait voulu prendre les choses en main, à la pharmacie par exemple. Il se sentait responsable de ce qui arrivait à son couple. Ou encore qu’ils n’aient pas été surpris lorsque nous avons abordé un fou furieux qui essayait de prendre des photos d’eux. C’est simplement leur quotidien de vivre avec des paparazzi. Tout s’éclaire et me les rend sympathiques. Samuel prend la suite :

«Nous comprenons parfaitement Messieurs. Pour autant, si vous ne vous décidez pas à formaliser l’agression dont vous avez été le fait, votre ex pourrait s’en sortir avec une peine légère.

- Il a braqué son arme sur nous, a tiré, vous a épiés, donc nous avons évidemment matière à le faire tomber. Mais les coups et blessures le feraient basculer dans du harcèlement, essayai-je d’accentuer.
– Imaginez maintenant qu’il tombe de nouveau amoureux, et qu’il recommence, voire qu’il tue son compagnon.»

Samuel n’hésite pas à sortir des arguments pour le moins massifs. J’ai l’impression que cela fonctionne.

«Ils ont raison, Favian. Je ne peux pas imaginer qu’il puisse faire du mal à d’autres personnes. Surtout à toi. Regarde ce qu’il t’a fait…

- Tu te sens prêt, réellement ?
- Il le faut.»

Je vois bien que si nous étions absents, leur discussion aurait dérapé à l’instar de ce que j’avais visionné sur la tablette. Et dire qu’il s’agit d’une pièce à conviction. J’espère que le juge ne l’utilisera pas devant le tribunal.

Après leur avoir proposé de venir cet après-midi au commissariat, Samuel et moi tentons de nous éclipser pour leur laisser un peu de repos. C’était une erreur, le couple nous interrompant :

«Messieurs, que pouvons-nous faire pour vous remercier ?

- Vous avez accepté de témoigner et de porter plainte, c’était ce qu’il fallait faire, commente Samuel.
- Au-delà de cela, voyons. Vous avez risqué votre vie pour des photos qui, effectivement, auraient pu mettre fin à nos carrières. Et ce sans que nous n’ayons porté plainte. Vous êtes une sorte de héros du quotidien, de proximité.»

La remarque me fait sourire. Le héros, ici, c’est Samuel, pas moi. Je leur dis, d’ailleurs :

«Celui qui mérite des remerciements n’est pas le plus haut gradé, au contraire ! dis-je en poussant Samuel en avant. Le Lieutenant Vaughan a neutralisé l’intrus avant qu’il ne s’en prenne à nous. D’ailleurs, la balle dans son épaule devrait l’empêcher de se servir d’un appareil photo pendant quelque temps !»

Mon ironie a l’effet escompté, faisant éclater de rire les trois jeunes hommes qui m’entouraient. Samuel était quelque peu rougissant, ce qui définitivement me plaisait : le rouge mettait en avant le vert de ses yeux et la blondeur de ses cheveux.

«Dans ce cas, accepteriez-vous de venir dîner un soir, tous les deux ? insiste Favian.

- Tu sais bien, commente Marc, qu’ils ne peuvent pas fréquenter les témoins ou les victimes de leur enquête…
- Vraiment ? demande Favian attristé.
– Disons que lorsque le jugement sera passé vous serez redevenus des citoyens ordinaires, notai-je.
- Il faut donc porter plainte encore plus vite !» souligne Samuel, amusé.

C’est dans cette bonne humeur que Samuel et moi sommes partis pour aller déjeuner. Une phrase est toujours en suspens dans ma tête. Je ne sais pas si Samuel y pense, ou s’il y a même prêté attention. Il faut que je la termine. Et plus que gentil, tu es… D’abord dans mon esprit pour savoir ce dont il s’agit, puis cette pensée devra passer par ma bouche pour que Samuel en prenne connaissance. Ou peut-être par ma main si je lui écris.

Le concerné, en entrant dans la voiture, me ramène sur Terre : «Si j’avais su que nous avions affaire à un styliste, moi aussi j’aurais mis un jean moulant à la mode» me lance-t-il avec défi. Je le laisse ricaner tout seul, et mets le contact. Et si je me faisais des films sur ses intentions ? Notre échange avec les Thomas m’a montré que j’étais capable de détester et d’apprécier Favian en seulement quelques minutes. J’ai même été jaloux. Je suis complètement perdu.

JulienW

jw04@gmx.fr

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